Dossier
La Quinzaine du Commerce Équitable.
Commerce équitable. Commerce. Équitable. Commerce équitable. À répéter plusieurs fois pour bien s’en imprégner. Car même si le procédé n’est pas nouveau, l’époque voit fleurir un tel nombre de locutions (guerre propre, frappe chirurgicale…) ou encore de simples juxtapositions forcées (développement durable, plan social, dommage collatéral…) visant à destabiliser notre logique naturelle à toute épreuve, que nous sommes en droit de rester méfiant. Commerce équitable donc. Tentons d’y voir un peu plus clair…
Le commerce équitable, qu’est-ce que c’est ?
Selon les normes prescrites pas le commerce é
quitable (10 au total), celui-ci se veut économiquement sain, socialement responsable et écologiquement durable. Il tente d’instaurer des échanges plus justes entre pays riches et pays pauvres en assurant aux petits producteurs, en particulier ceux du Sud, un revenu décent. Il s’agit en quelque sorte d'un "commerce social", ou "commerce éthique", cherchant à établir un rapport d'échanges satisfaisants pour tous. Du producteur au consommateur, le but est de garantir une juste rémunération du travail des producteurs des pays en voie de développement (PED) qui s'engagent en retour à respecter un certain nombre de facteurs sociaux (interdiction du travail forcé, égalité entre les sexes…) et environnementaux (méthodes de production raisonnée…) Mais une autre dimension est à prendre en considération : celle de la destination des bénéfices dégagés de ce commerce. Écoutons à ce sujet Laure, de l’association "Artisans du Monde" :
Extrait : Vivre équitable
Denis Aubert - Radio Campus Dijon (2002)
Le commerce équitable permettrait ainsi un développement économique, mais aussi et surtout social, d'utilité publique, par le biais des petits producteurs, et ce, dans une optique non pas charitable, mais bien commerciale (le fameux «Trade, not aid !») :
Extrait : Vivre équitable
Denis Aubert - Radio Campus Dijon
Voilà donc les grandes lignes de ce marché florissant. Mais si Artisans du Monde est l’un des acteurs majeurs de ce commerce équitable en France, ce n’est pas le seul, loin de là. Et dans le monde, ils sont même légion, regroupés parfois en différentes fédérations. Une diversité numérique liée à une diversité de vision sur ce que devrait être le commerce équitable.
Non pas UN, mais DES commerces équitables.
Les années 90 sont marquées par une structuration des acteurs du commerce équitable en réseaux nationaux, européens et internationaux. A titre d'exemple, la PFCE (Plate-forme pour le commerce équitable) en France, regroupe 32 acteurs réalisant près de 80% du commerce équitable dans l'Hexagone. En Europe, l'EFTA ((European Fair Trade Association) compte 11 importateurs, alors que NEWS! (Réseau européen des magasins de commerce équitable) rassembl
e 14 fédérations nationales. Enfin, au niveau international, l'IFAT (International Fair Trade Association) regroupe 300 organisations, et FLO (Fairtrade Labelling Organisations) fédère 20 initiatives nationales sous les noms de Max Havelaar, Transfair et Fairtrade. Une multitude d'acteurs et de nombreuses fédérations donc, et des pratiques qui diffèrent. En effet, on y trouve aussi bien des importateurs, des points de vente, des organisations d'appui pour le Sud, des associations de contrôle et de certification, des producteurs ou encore des structures de solidarité internationale. En France, la Commission nationale du commerce équitable (CNCE) a d'ailleurs été récemment "installée". Espérons qu'elle nous permette de distinguer plus nettement les différentes démarches du commerce équitable.
L'émission de Daniel Desesquel aborde les différents points d'achoppement entre les acteurs du commerce équitable. Le plus emblématique reste très certainement celui de la distribution des produits en grande surface, secteur largement dominé par le "poids lourd" du commerce équitable de masse, "Max Havelaar". L'avis de Christian Jacquiau, auteur du livre Les Coulisses du commerce équitable, est sans appel :
Extrait : Le commerce équitable, solidarité Nord-Sud
Daniel Desesquel - RFI (2007)
Niche commerciale, démarche marketing, édulcoration de la portée politique de l'équitable, le capitalisme a décidément ceci de fascinant qu'il semble capable de tout ingérer pour mieux le régurgiter. Certains ne font ainsi que récupérer l'image valorisante du commerce équitable, afin de saupoudrer d'éthique des pratiques marchandes qui elles, resteraient égales à elles-mêmes, c'est-à-dire profondément disparates (le poids dans les négociations reste inégalitaire entre multinationales et petits producteurs locaux). Le consommateur lambda aura son caddie rempli de produits parfaitement inéquitables d'un grand groupe, mais, fort heureusement, sur le dessus de ce même caddie, trônera en bonne place un paquet de café du même groupe labellisé équitable. De fait, le commerce équitable, pensé comme outil de transformation du monde, devient un banal outil de propagande marchande. En outre, au-delà de la légitimité du couple «grande distribution-commerce équitable», se posent bien d'autres problèmes, comme nous le rappelle Jean-Pierre Boris, journaliste :
Extrait : Le commerce équitable, solidarité Nord-Sud
Daniel Desesquel - RFI (2007)
Démontrant par-là même son "escroquerie intellectuelle", aux effets "pervers" chez les pays producteurs, et résurgence d'un certain colonialisme enfoui, certaines structures, comme Minga, l'un des principales opposants à Max Havelaar, semblent tout de même avoir conscience de ces écueils :
Extrait : Le commerce équitable, solidarité Nord-Sud
Daniel Desesquel - RFI (2007)
Minga dénonce également la logique exportatrice que peut connaître le commerce
équitable. Car privilégier les cultures d'exportation au lieu de favoriser la souveraineté alimentaire des PED n'est évidemment pas un bon calcul.
Véritable alternative solidaire ou pâle compromis capitaliste ?
C'est Nagavara Ramarao Narayana Murthy, plus connu sous le nom de N.R Narayana Murthy, industriel indien, une pointure dans son domaine, qui, début 2005, lors du forum économique mondial de Davos dont il était co-organisateur du forum économique mondial de Davos, a été le premier à utiliser, à cette occasion, la formule de «capitalisme compassionel» : «si l’on ajoute à l’esprit du capitalisme justice, décence, transparence et honnêteté, on obtient du capitalisme compassionnel, ce qui est extrêmement utile partout dans le monde mais plus particulièrement pour les pays en développement où l’écart entre riches et pauvres est extrêmement important. Or le seul moyen de réduire cet écart, c’est le capitalisme compassionnel.» Pour reprendre l'expression tchèque de la fin des années 60, le commerce équitable est bel et bien du "capitalisme à visage humain".
Fort heureusement, en dépit de formules creuses, du cynisme marchand, du très faible impact macroéconomique d'une démarche reposant sur la seule bonne volonté des consommateurs, il existe une poignée de personnes qui agissent à même la source, localement et concrètement. Comme cette association stéphanoise "Aux 4 coins du Monde". Dans les années 70, ce groupe de professionnels de l'image en tournage en Bolivie, décide de créer une association à vocation humanitaire et culturelle pratiquant le soutien économique direct et le commerce équitable en direction de l'Amérique latine. Radio Dio a rencontré l'un des acteurs de l'association, François Durantel, qui nous explique comment la transition s'est opérée "naturellement" vers le commerce équitable, dans le contexte du Pérou il y a près de trente ans :
Extrait : L'association "Aux 4 coins du monde"
Nadia Chouieb - Radio Dio (1998)
Le commerce équitable reste une aubaine commerciale. Mais lorsqu'il propose des initiatives concrètes, comme modifier sa consommation, développer de nouvelles filières, tenir une boutique bénévolement, ou encore sensibiliser la population, alors il prend toute sa dimension. L'éthique reste une fois de plus une affaire humaine.
Arn'O